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Les trésors de la mer Rouge - Romain Gary - Éd Gallimard 1971 - Coll. Blanche -  115 pages

 

Pas de 4ème de couverture pour cette première édition de ce récit. C'est un mystère total, une énigme dans laquelle on plonge volontairement. Mais comme c'est un Gary, on ne prend pas grand risque, on ne sera pas déçu. 
Ce texte était prévu pour être une série de reportages pour France-Soir en 1970. Il sera finalement édité par Gallimard en décembre 1971.

Gary , sur sa moto entreprend un voyage des plus insolites sur la corne africaine, à la recherche d'un ex-capitaine de l'OAS devenu fou.

Il commence son périple sur ce territoire de Djibouti, coincé entre Érythrée, Éthiopie et Somalie, sur les bords de la Mer Rouge. Djibouti, territoire créé de toute pièce par le colonialisme français qui,dans ces années 70, vit la fin de l'occupation métropolitaine après les revendications violentes d'indépendance. Gary regarde ce pays en posant la question de la colonisation et de ses conséquences. Il le regarde à la fois dans ses richesses naturelles et dans ses dégâts européens.

" - Qu'est ce que la France fout ici, Ponchardier? [...]

- [...] tu verras ici l'armée de l'Empire mort. A l'état d'échantillon. Elle se rend en quelque sorte les derniers honneurs. Une espèce de musée... Trois mille hommes, mais tout y est... Il ne manque que le Père Foucault. Nous mettons ici le point final à l'ère des empires coloniaux et nous veillons à ce que ce point soit lumineux...

Vous me direz: nous avons déjà entendu cette chamson. Que le colonialisme ait été un échec, pour le constater, il suffit de parcourir l'Afrique indépendante: tout ce qui ici n'arrive pas à naître, à reconstruire, c'est notre oeuvre." - p.15

Gary, toujours chevauchant sa moto nous emmène jusqu'au Yémen, nous faisant longer les côtes de la mer Rouge... on est surpris à fermer les yeux et découvrir les paysages.

"J'ai vu tous les océans sauf l'Arctique et l'Antartique; mais la mer Rouge a une magie unique, celle de tous les échos, mystères et senteurs de l'Arabie. La côte du Yémen, en face, fut il y a  quinze ans, la plus interdite du monde. Sur ces euax qui n'ont de rouge que le sans du soleil flotte je ne sais quelle absence, je ne sais quelle prenante nostalgie. De Suez à l'Éthiopie, de La Mecque à l'océan Indien, les côtes désertiques nourrissent d eleur vide une poésie étrange comme un chant silencieux de l'Islam. De ces rives sont partis les conquérants du Maghreb et de l'Espagne, et chaque rayon étincelant du soleil évoque les sabres des cavaliers du Prophète." - p.26

Comme toujours, les images de Gary, la précision de son écriture laissent place à sa claivoyance et son intemporalité. Quelque soit la lecture, j'ai sans cesse cette impression à la fois surprenante et pathétique de lire des lignes du présent alors qu'elles ont des décennies. Le Yémen ...parsemé de représentations de Mao..

" Sanaa est un mélange de Venise et de Babylone, à près de trois mille mètres d'alitude.
[...] Car c'est ici qu'ils sont nés avant de peupler les désert, ces ascètes de l'Islam qui ont subjugués le Maghreb et l'espagne... Les bâtisseurs d'empires occidentaux se sont tous cassés les dents sur ce Yémen-là. C'est en vain que les officiers britanniques dy type Lawrence d'Arabie rêvaient amoureusement de ses durs guerriers et de la virilité de cet univers sans féminité, dont les jeunes gens sont d'une beauté qui éveille en moi la nostalgie de leurs filles et soeurs, que l'ont ne voit jamais. Les femmes, ici, ne se contentent pas de se voiler le visage: des triangles de gaze dérobent aussi leurs yeux ..." - p 75-77

Au gré de ses rencontres toutes plus insolites les unes que les autres (militaires en attente de démobilisation, anciens combattants nostalgiques, putains échangées contre des chameaux, bédouins perdus dans les vapeurs de khat) Gary nous met en contact avec ce monde en plein changements entre occupations et indépendances, aux prises avec le vide que seuls les vestiges patrimoniaux remplissent, où la folie des hommes succèdent à la folie des hommes, où seul le regard d'une fillette peut nous ramener à la raison tant sa beauté est pleine d'espoir.

"Le troisième jour - ou le cinquième- je me suis débarrassé de mes frusques et j'ai revêtu une jupe fouta et le fermier m'a ceint le front d'un bandeau blanc Et savait-il lui-même que c'est un signe ancien d'intouchabilité, une proclamation d'hospitalité accordée?''' Jamais encore je n'avais érpouvé à ce point le sentiment de n'être personne, c'est à dire d'être enfin quelqu'un... L'habitude de n'être que soi-même finit par nous priver totalement du reste du monde, de tous les autres "je", c'est la fin des possibilités... Je me mets à exister enfin hors de moi, dans un monde si entièrement dépourvu de ce caractère familier qui vous rend à vous-même, vous renvoie à vos petits foyers d'infection... J'avais enfin fini ma transhumance." - p.102

 

Comme je le disais en préambule, aucune déception à la (re)lecture de ce récit de voyage. L'écriture est magnifique, l'implication du lecteur est immédiate, la plongée entre hier et aujourd'hui est garantie, le message est assuré! Pas une ride pour ces mots si actuels; on ne ressort pas indemne de cette lecture!