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Le Grand Coeur - Jean-Christophe Rufin - Ed. Gallimard - 498 pages

 

1456 - Chios, Grèce, Jacques Coeur, Grand Argentier de France, déchu, banni et exilé sait qu'il est au crépuscule de sa vie et se hâte d'achever ses mémoires pour donner à l'Hsitoire sa version.

Pas si facile de faire un billet sur un livre dont le personnage est bien connu de nos livres d'Histoire de France. On connaît inévitablement la fin parce qu'on l'a apprise, un jour. On connaît l'histoire parce qu'on a feuilleté bien malgré nous alors, nos manuels. On connaît l'histoire parce qu'on n'a pas pu user nos fonds de culottes sur les bancs d'école sans entendre parler de Jeanne d'Arc (1412-1431) dont Jacques Coeur était contemporain. C'est évidemment plus facile lorsqu'on est née, comme moi, dans la seconde moitié du siècle dernier, je veux dire le XXème siècle...

J'ai les preuves: (manuel d'histoire 1969)

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Ainsi donc, nous revisitons la fin du Moyen-Âge. Jacques Coeur est né en 1400 environ à Bourges et meurt en 1456 à Chios en Grèce. Une vie brève, intense pour un homme dont nous avons gardé le titre de Grand Argentier de France (1436). Nous sommes dans cette période de l'Histoire de France où la mode semble être à l'anoblissement des roturiers pour services rendus au Royaume: Bertrand DuGuesclin, Jeanne d'Arc et Jacques Coeur en sont des exemples notables.

Qu'avais-je retenu de Jacques Coeur?

L'image d'un homme à l'ascension sociale fulgurante, pelletier héréditaire de son père, il aura bonne fortune de se marier avec une jeune fille dont la famille lui permettra d'entrer au service du roi Charles VII. Opportuniste, il sera le marchand qui révolutionnera le commerce en Europe et dans le Monde, ouvrant les routes du Levant. Avide de gloire, de richesses, il remplira les coffres de la Couronne sans oublier d'en faire profit. Accusé de trahison par le roi lui-même, il sera banni du royaume et mourra en exil. Disons que décrit ainsi,il me restait plutôt l'image d'un arriviste, capitaliste avant l'heure qui s'est brûlé les ailes au zénith du pouvoir...et toc bien fait! La haine de ceux qui réussissent par l'argent en France n'est pas d'hier!

Il me restait aussi sans doute, une visite rébarbative ,étant enfant, d'un château, d'une maison dans le Berry. Rien de très engageant...

En grandissant, l'Histoire est devenue une passion, le Moyen-Âge, une de mes périodes favorites...je ne pouvais pas passer à côté de ce roman de Jean-Christophe Rufin.

Pour ceux qui ont fait l'impasse sur cette période (ou pour les plus jeunes dont les cours d'Histoire gomment progressivement ces périodes "antédiluviennes"), c'est une bonne introduction, en douceur mais sans complaisance. Le style de l'académicien est net, clair et pédagogique. On y retrouve (ou découvre) les enjeux historiques et leur contexte.

Pour les passionnés c'est là que ça devient délectable:Rufin dit lui-même qu'il a écrit ce roman comme un hommage, une réhabilitation du personnage. Nous sommes au Grand Coeur du sujet. Rufin nous fait entrer par une autre porte de l'Histoire, celle de l'homme privé, de l'individu avec ses doutes, ses peines, ses sacrifices, ses convictions. Une histoire vue et racontée de l'intérieur, à la première personne. Jacques Coeur nous parle et j'aime ça.

Et au fil des pages, nous nous imprégnons du grand Moyen-Âge français et européen,avec ses guerres intestines (batailles des Duchés), ses guerres revendiquées (Guerre de 100 ans) avec ses ennemis naturels (la famille et les Anglais). Nous sommes projettés dans le Moyen-Âge des grands défis, des conquêtes territoriales, des découvertes, des voyages vers l'Orient, routes des épices, des soieries et des étoffes précieuses. Jacques Coeur est le centre de cette révolution sociale, culturelle, il dessine les nouveaux chemins qui vont ouvrir le Monde au Monde.
Naturellement la Renaissance arrivera à sa suite après la défrichage opéré par le Grand Argentier.

Jacques Coeur, nous explique ses motivations, sa loyauté, son abnégation pour le Trône de France, mais il nous livre aussi ses faiblesses: l'argent et une femme.... Agnès Sorel, favorite puis maîtresse officielle du Roi Charles VII.

Elle est son amie, sa protectrice, il l'aime en secret.

Le roman prend alors des tournures de confidences intimes où l'on se retrouve en empathie avec l'homme. La lectrice trouvera sans doute cette fragilité masculine, ces failles bien connues et de sa lecture bienveillante esquissera un sourire de compassion. Le lecteur devinera peut-être le romantique chez ce jusqu'au-boutiste et adoucira son regard conquérant.

Voilà ce que j'aime dans ces lectures où l'intrigue est dévoilée depuis longtemps par l'Histoire, c'est ce défi de nous amener à nous pencher sur l'individu plus que sur la personne publique, c'est le traitement psychologique du personnage. Oui ils ont marqué leur temps, oui ils étaient hors du commun, pour autant ils en n'étaient pas moins hommes ou femmes avec leurs émotions et leur humanité. Oui, le Grand Argentier de France était un Grand Coeur, Rufin l'a révélé.

En lisant ces lignes, je me dis que, finalement, notre monde actuel n'a vraiment rien inventé...

" Je sais que plus tard, lorsque j'eus à m'en expliquer, mon opinion ne fut guère comprise. Qu'ont ait pu confondre avec une trahison m'a affecté plus que les tortures que j'ai subies. À vrai dire, je m'en voulais à moi-même de ne pas trouver les mots pour exprimer mes convictions. Pour des hommes encore imprégnés malgré tout de l'idéal chevaleresque, l'intérêt du seigneur prime tout. Servant Charles VII, j'aurais dû rompre avec Gênes à partir du moment où cette ville avait refusé de lui faire allégeance. Et il leur était inconcevable que l'on pût s«,entretenir amicalement avec l'ennemi de son roi. ces conceptions ont mené selon moi à trop de malheurs et de ruines pour que l'on puisse encore s'y conformer. J'ai la conviction - mais qui la partage? - qu'un lien supérieur unit tous les hommes. Le commerce, cette chose triviale, est l'expression de ce lien commun qui grâce à l'échange, la circulation unit tous les êtres humains. Par delà la naissance, l'honneur, la noblesse, la foi, toutes choses qui sont inventées par l'homme, il y a ces humbles nécessités que sont la nourriture, la vêture, le couvert, qui sont obligations de la nature et devant lesquelles les humains sont égaux.

J'ai fait alliance avec le roi de France pour appuyer mon entreprise et réaliser mes rêves. Il m'a servi et je l'ai servi. Mais son règne n'a qu'un temps et qu'un lieu tandis que le grand mouvement des hommes et des choses est universel et éternel. Voilà pourquoi, tout en désirant sincèrement favoriser le roi, quand il renonce à faire ce qui me paraît utile, je m'en charge moi-même, avec d'autres moyens et d'autres interlocuteurs, par;is lesquels il se peut que l'on compte de ses ennemis. " - p. 328/329.

 

 

COUP DE COEUR!

J'ai lu ce roman dans le cadre de l'événement "Book Club" sur FaceBook