Un Livre improbable......
1 - Quais de Seine
30 octobre. 20°. Les quais de Seine sont recouverts de feuilles mortes des peupliers qui bordent la route. Elle roule, il vente et les feuilles virevoltent. Il lui semble glisser sur un tapis de milliers de pièces d’or qui ne sonnent ni ne trébuchent.
C’est joli lorsque l’esprit transforme la réalité en beauté. Quelques fois pouvoir se dire que nos yeux voient du beau dans cet univers gris et morose auquel plus personne ne porte attention. Morose, drôle de mot. Il y a OR, il y a ROSE et il y a MOR (de mordre ou de mourir ? Mordre la vie à pleines dents, mourir d’aimer…)
C’est
bon de quelques fois se surprendre à sourire parce que l’image est déformée en
fabuleux spectacle éphémère, subreptice, presque subliminal, une certaine image
du Bonheur en fait. C’est bon aussi de se voir regarder le monde comme un
tableau et rester devant, immobile et en silence, le temps de se faire un
souvenir. Un bon souvenir…Puis inspirer profondément comme pour l’archiver,
loin, très loin et reprendre le cours des choses.
Le cours des choses, c’est justement ce qu’elle tente de retrouver en cet après-midi d’automne aux parfums d’été indien. C’est samedi, elle ne devrait rien avoir à faire sur cette route quotidienne du lundi au vendredi, matin et soir, sempiternellement. C’est samedi, un après-midi d’automne estival.
Le
temps vient de se dépendre. Elle avait pourtant réussi à suspendre sa course
pendant ces deux dernières heures. Le tableau était fascinant mais l’horloge de
sa réalité a fini par sonner les coups fatidiques du retour à la lucidité.
Elle s’est extraite de la toile pour replonger dans le film de ses jours. La toile, quels drôles de sens ! Toile de fond, monochrome. Toile d’araignée, labyrinthe fatal. Toile de tente, abri de secrets cachés et uniques. Une toile à se faire, boire les images défilantes dans le noir. D’étoiles filantes dans la nuit noire.
Feu rouge. Elle ferme les yeux, inspire profondément pour désarchiver un souvenir, un bon souvenir ?
C’était
un soir pleinement enluneillé. Paris by night, des sculptures irréelles
parsemées sur la plus belle avenue du Monde. De longues traînées rougeoyantes
des feux arrières des automobiles. Le grand drapeau tricolore déployé sous
l’Arc de Triomphe. Embouteillages franciliens. Les quais de Seine. Elle a
rendez-vous. Le temps s’arrête. Elle sera à l’heure pour se faire une toile.
Elle se gare, sort de sa voiture, met son imperméable. Il fait frais, elle remonte son col, scrute alentours. Personnes inconnues. Soulagement et angoisse. Celles qui sont là, et qui attendent le début de la séance ne la voient pas. Mais celle qu’elle attend n’est pas là. Elle bloque sa respiration et s’efforce d’émettre un message qu’elle espère télépathique. « Viens ! » pense-t-elle. Ses yeux cherchent d’autres yeux attendus. Cet infime instant lui paraît une trop longue éternité alors qu’il apparaît au coin du square. Elle expire et un large sourire s’accroche à ses lèvres pour répondre à celui qui s’approche.
« Deux places, s’il vous plaît. »
Une dizaine de prétendants à la projection. Noir, lumière, bonbons, chocolats, caramels, noir, générique, film. Le cinéma n’est plus ce qu’il était dans les films : cet instant parfois intime en collectif. Ce cliché d’amoureux qui se foutent du film pourvu que l’obscurité nécessaire à ce rituel leur permette de s’embrasser. Timidement pour certains qui osent leur première fois. Fougueusement pour d’autres qui s’éclipseront avant le générique de fin pour aboutir leurs préliminaires en privé. Non, aujourd’hui le cinéma accueille des cinéphiles ! Les amoureux restent au chaud et seuls ; ils préfèrent leurs premières fois en tête-à-tête ou leur fougue sans interruption.
Lorsqu’elle
va au cinéma, elle se love dans le fauteuil, pose les coudes de chaque côté.
Mais il faut partager les accoudoirs. Ils s’effleurent du cubitus. Repli
stratégique immédiat. Comme si une barrière infranchissable venait de lui
envoyer une décharge électrique pour la ramener aux images qui mitraillent la
toile.
Elle
se décale vers la gauche de son fauteuil. Elle a froid. Elle pose, dans une
contorsion, sa tête contre son épaule, la sienne à elle, la seule autorisée.
Elle le ressent, proche, elle sent une sorte de radiation, un influx comme un
aimant. Elle frissonne. Elle met son imperméable sur elle. Une immense solitude
l’enveloppe. Que fait-elle là ? C’est un étrange sentiment de culpabilité
et de plaisir. Le plaisir d’être là ou ailleurs mais avec lui. Générique de
fin. Lumière. Premières impressions sur le film.
Deux
cinéphiles restent assis pour lire avidement le nom du stagiaire du second
assistant du chef menuisier du troisième décor de l’équipe des prises faites à
Trifouilli-les-Oies. Ils les abandonnent et sortent du cinéma.
La pleine lune illumine la nuit et glace le fond humide de l’air automnal. Elle a froid. Ils montent dans sa voiture. Il est trop tard pour aller prendre un pot en banlieue. Il n’a pas envie de rentrer dans son nulle part. Elle n’a pas envie de rentrer dans son no man’s land. Finalement, il lui offre un morceau, ailleurs.
Et le temps continue sa suspension. Elle plonge et replonge dans ses regards fixes, longs, attirants. Plaisirs redécouverts de ces premiers meilleurs moments entre un homme et une femme. Jusqu’ici leur histoire n’est faite que de ces premiers meilleurs moments sans qu’ils sachent si le meilleur reste à venir.
Une heure du matin, elle doit rentrer. D’ailleurs Morphée s’est invité, accompagné du Marchand de Sable. Il la raccompagne à sa voiture. Elle connaît bien ces instants qui durent pour retarder le manque. Ils parlent comme s’il ne fallait rien oublier de se dire jusqu’à la prochaine fois. Elle ouvre sa portière. Il s’adosse à la voiture. Offert, elle suspend à ses lèvres le rêve d’un amour éperdu. Elle s’approche, il ne bouge pas. Elle semble interroger son regard ensorcelant, elle ne perçoit aucune réponse, elle recule, le risque est trop grand. Il tourne les yeux ailleurs. Elle a hésité, elle a failli faillir, certainement n’ont-ils pas osé.
Elle
pose ses lèvres sur ses joues, monte dans la voiture. Il faut démarrer et partir
vite, très vite. Elle s’en va, expire pour ne pas archiver ce dernier souvenir
qui est déjà un regret de ne pas s’être laisser porter par son envie de lui
offrir un baiser. Elle souffle comme pour se convaincre qu’elle a bien fait de
résister à sa tentation et ainsi d’avoir préservé leurs premiers meilleurs
moments à venir. Et pourtant…
Un long coup de klaxon la fait sursauter, le feu est vert. Elle démarre, un sourire accroché au coin des lèvres. Le vent soulève encore les feuilles dorées des peupliers des quais de Seine, ce samedi d’automne.
Elle
décide d’arrêter son chemin, elle se met sur le côté, coupe le moteur, pose les
coudes sur le volant et met son menton dans le creux de ses mains. Sourire en
bouche, elle regarde devant elle, aveugle du paysage urbain qui s’offre à elle.
Sans inspirer pour désarchiver un nouveau souvenir, des images s’imposent à
elle.
Elle ne
supporte pas celles qu’elle lui a laissé la veille : des larmes retenues
au bord des yeux, refoulées pour ne pas avoir à essuyer ses joues. Ces larmes
sont une part de son intimité, de son jardin secret qu’elle ne doit pas lui
ouvrir ; lui offrir serait faillir.
Elle se déteste dans ces instants où elle perd pied. Elle s’efforce de les maîtriser pour ne pas le mettre dans un embarras injuste. De quel droit devrait-elle lui imposer des temps désagréables. Mais cette fois, elle n’a pas pu, la piscine dans laquelle elle a l’impression de sombrer n’a pas de fond, elle sent son cœur se noyer dans des flots d’eau salée. Elle refuse qu’il la voie comme çà. Mais elle a échoué. Elle ne veut pas laisser ce moment s’archiver…
Aujourd’hui,
rien n’était prévu vraiment, il fallait juste trouver un prétexte. Ils n’ont
jamais été en panne de prétexte. C’était facile. Elle l’a appelé. « Je
peux passer ». Elle est arrivée. Elle a poussé la porte, le verrou était
ouvert. Il était là, ce samedi après-midi d’automne estival. Un tee-shirt gris,
un caleçon bordeaux imprimé façon cachemire. Un regard, un sourire. Elle a
monté l’escalier…Il a préparé du café.
Elle
n’arrive pas à détacher son regard de lui, lorsqu’il ne peut pas la voir le
détailler. Se sent-il observé ? Bêtement, elle fait une remarque sur son
tee-shirt…puéril (!). Il lui parle de son caleçon, mentionne qu’il est en soie.
De la soie…elle adore la soie.
Un bref instant, elle a failli se lever et toucher la soie ; mais comme chaque fois elle retient son envie et détourne son intention pour ne pas prendre le risque de perdre ce qu’elle a de lui : leurs premiers meilleurs moments. D’où vient cet interdit tacite ? Chaque fois, elle le quitte en se disant qu’elle l’a échappée belle et remercie silencieusement sa raison d’avoir dompté son cœur tout en la blâmant de n’être pas plus souvent libertine…
Elle met la clef dans le contact, le moteur vrombit, elle démarre et roule pour rejoindre son no man’s land en ne pensant qu’au prochain de leurs premiers meilleurs moments.
Il n’y a plus de vent, elle quitte les quais de Seine. L’autoroute n’est pas bordée de peupliers, le tapis de feuilles d’or a laissé la place à la grisaille du macadam MOROSE. D’ailleurs elle a horreur du ROSE et du mot rose mais elle adore les roses et Bagatelle…
(extrait d'un livre improbable, gardien de souvenirs tels que la mémoire les restitue)