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"Pourquoi Bologne" - Alain Farah - Ed. Le Quartanier - 207 pages

 

 

Je ne suis même pas sûre de devoir écrire ici la 4ème de couverture, je ne recopie que sa dernière phrase: " A la fois roman de S.F. et autofiction, Pourquoi Bologne est un livre sur la résilience et la littérature comme remède, sur la nécessité de raconter des histoires pour s'en sortir."

 

Décidément le Salon du Livre 2014 de Trois-Rivières a été , pour moi, une bonne moisson de découvertes littéraires québécoises. Je n'ai pas pu résister d'emmener Pourquoi Bologne dans mon sac pour Paris. Je crois que je viens de lire un de ces livres qui marque une vie de lecteur. J'ai acquis ce roman après avoir assité à deux conférences avec l'auteur. La première causerie avait pour thème: "la folie littéraire et l'écriture", la seconde sur "la folie littéraire et l'engagement politique". 

J'essaie de résumer sans lever le voile: Alain Farah, écrivain et personnage principal du roman, se retrouve pris simultanément en 1962 et en 2012 au coeur de la très réputée Université McGill de Montréal. Il assiste à la mort de son oncle Nab Safi, manifestement victime d'une expérience de déprogrammation menée par le Dr Cameron sur ses patients. En tentant de déméler cette disparition , Alain Farah va découvrir un bien triste scandale.

 

Pour ceux qui connaissent mes goûts littéraires, la science fiction n'en fait pas partie. Je suis plutôt de ces lecteurs assez classiques, qui aiment être surpris par une histoire, une intrigue, mais qui ont besoin de se caler confortablement dans leur référentiel et codes littéraires. Pourquoi Bologne va à l'encontre de tous mes critères. Je disais en préambule qu'il est de ces livres qui laissent une trace inédélibile dans la mémoire d'un lecteur. Je crois qu'on va dire de ce livre soit "non, décidément je n'y ai rien compris, mais vraiment rien!" soit " c'est un chef-d'oeuvre".

Je vais faire partie du deuxième camp, je m'explique: je n'y ai presque rien compris, en cela que je n'ai pas vraiment appris sur l'intrigue principale qui veut prouver l'existence d'une vaste opération de déprogrammation/reprogrammation menée dans cette université montréalaise dans les années 60 et soutenue par la CIA. Mais franchement, c'est vite devenu secondaire dans la progression de ma lecture. Car enfin , je m'étais préparée psychologiquement à entrer dans un monde de science fiction avec ma connotation "anticipation" (comme quoi on peut être très réducteur) et il a vite fallu que je m'ajuste en comprenant "fiction" comme "qui n'est pas dans la vie réelle" ! C'était le minimum syndical, je l'ai vite compris. Le style est rythmé, les phrases sont efficaces.

Dès les premières lignes j'ai eu l'impression d'être propulsée dans l'univers littéraire de Ionesco ou Jarry, des phrases sans queue ni tête apparentes, sans lien visible; sortie immédiate de ma zone de confort! Comme tout bon lecteur qui veut garder le pouvoir, j'ai résisté, tentant d'y comprendre quelque chose, d'y mettre du rationnel. Seulement voilà, je pense que l'auteur a tout prévu, et sait exactement comment son lecteur va réagir: soit fermer le livre, soit lutter. Commence alors un bras de fer entre les mots, les phrases, les idées, l'intrigue, bref l'auteur et moi, pauvre lectrice qui se cale de plus en plus dans son coussin et souriant et se promettant de ne pas se faire avoir..... Il m'a fallu environ 60 pages de lutte pour comprendre que la seule troisième voie possible pour continuer cette avanture intérieure était de lâcher prise. 

Lâcher prise sur mes référentiels et codes littéraires, sur ma zone de confort, sur tout ce qui peut m'accrocher à la lecture; accepter de ne pas retrouver les balises habituelles du roman, être un otage volontaire. Et seulement à ce moment là, tout devient limpide comme de l'eau, on accepte de s'abandonner à la plume de l'auteur et de se laisser emmener dans un voyage qu'on n'aurait pas fait tout seul; comme si on était reprogrammer pour ce périple dans la mémoire tronquée, une sorte de re-naissance à la lecture. Alors, Pourquoi Bologne devient un délice. Un délice pour le tour de force qu'a réussi Alain Farah, de nous mener exactement là où il fallait, de nous faire étirer nos limites intellectuelles, nous titiller sur les pourquoi plutôt que sur les comment, nous faire devenir schizophrènes, ou en tout cas, doués du don d'ubiquité, nous faire devenir fous le temps d'un roman pour mieux aller chercher les énergies nécessaires à revenir dans notre propre réalité, comprendre, continuer à avancer. Oui, l'écriture comme exutoire, comme thérapie à la folie, déposer son bagage, au moins ça, en espérant que quelqu'un le fouille et le mette à jour. Redevenir propriétaire de son esprit et trouver la force de tenir-tête pour dire et imposer ses NON. 

Car lorsque j'ai refermé ce livre rouge, j'ai souri, poussé un soupir de plaisir, car je savais que je venais de vivre une aventure intérieure muée par la lecture et que ça, c'est ce qui, pour moi, signe un roman exceptionnel. J'attends d'un roman, comme d'une peinture ou d'une photographie, qu'il suscite en moi une émotion quelle qu'elle soit, bonne ou mauvaise, agréable ou dérangeante. Ce roman là, a réussi tout cela en plus de me faire sortir de mes habitudes, belle dynamique de changement opérée en 200 pages! J'ai même découvert que la CIA avait mené des opérations de déprogrammation/reprogrammation en Europe et en Amérique du Nord dans les années 60!

 

Immergez-vous dans Pourquoi Bologne !

 

"Moi, ce n'est pas que j'aie renoncé à lutter au corps à corps avec la narration, c'est que je joue au échecs et qu'en trente ans je n'ai pas gagné une seule fois. Ecrire, c'est jouer; et jouer c'est perdre.

S'habitue-t-on jamais à raconter des histoires qui ne fonctionnent pas?

Dans d'autres versions de ce livre, les évènements se succédaient sans coupe. C'était lisse: j'ouvrais et je fermais beaucoup de portes, je déplaçais des personnages d'une scène à l'autre, l'ennui, quoi. Dans une scène, Candice se coupait les ongles avant de se les limer. En plus, c'était laborieux à écrire, alors j'ai tout effacé. Autrement, quel intérêt? J'aime mieux pianoter des choses qui m'amusent , même si vous êtes moins nombreux sur la piste de danse." - page 180/181.